DEVIL IN A BLUE DRESS (Le Diable en robe bleue)

Le Diable en robe bleue est l'adaptation d'un roman de Walter Mosley. La sortie de son nouveau roman, "L'âme d'un héros", nous donne l'occasion de revenir sur ce film sorti en 1995.
Un auteur afro-américain dont la particularité est de disséquer le ghetto à travers un personnage du ghetto. La sortie de son nouveau roman, L'âme d'un héros, est l'occasion de lui rendre hommage en littérature et au cinéma. Carl Franklin après Un faux mouvement nous livre un film maîtrisé sans prétention mais qui renvoie directement au cinéma de genre des années 50/60 ; la nostalgie en moins.
Des réalisateurs noir-américains contemporains, nous connaissons Spike Lee bien-entendu, John Singleton et les frères Hugues en ce qui concerne la nouvelle génération (talentueuse du reste), récemment nous avons découvert les frères Wayans. Et Carl Franklin ? On vous l'accorde, son nom n'est pas illustre pourtant selon l'expression " c'est un vieux de la vieille ". Il a fait ses gammes au sein de l'école Roger Corman, celui qui a formé Joe Dante et autre James Cameron. Travailler pour Corman c'est avant tout apprendre les rigueurs du septième art dans l'urgence et par le système D, autrement dit vu qu'il marche à l'économie vaut mieux avoir de bonnes idées pour que la série B ne soit pas Z. Après quelques films franchement dispensables, Carl Franklin met en scène Un faux mouvement avec Billy Bob Thornton film qui rafle un bon paquet de prix à divers festivals.
Le Diable en robe bleue est donc pour lui autant une promotion qu'une consécration puisque produite par une major (Columbia) et qu'il dispose d'une vraie vedette : Denzel Washington.
Outre Denzel Washington, on se rend compte très vite que les second-rôles sont impeccables. Tom Sizemore a été vu depuis dans Saving Private Ryan et Don Cheadle, formidable acteur noir est régulièrement au générique des grosses productions. Citons juste Family Man et Mission to Mars rien que pour l'année 2000, Hors d'atteinte ou Boogie nights pour des apparitions beaucoup plus underground. Le Diable en robe bleue s'il s'inscrit dans la lignée du classique polar avec un personnage cynique dont le cynisme augmentera au fur et à mesure que son enquête avance, apporte sa pierre à l'édifice de par son personnage Ezechiel " Easy " Rawlins. En effet, Easy Rawlins est un vétéran noir de la seconde guerre mondiale qui perd son emploi en 1948 à l'usine aéronautique de Los Angeles. Il est prêt à tout pour garder sa maison y compris devenir détective de circonstance en trouvant une certaine Daphné Monet contre 100 dollars. Bien sûr l'affaire prend une tournure incontrôlée et notre héros se trouve très tôt dans l'impasse. En 1948 encore plus qu'aujourd'hui le racisme était ancré dans les moeurs de l'Amérique. Il était tout aussi latent mais certainement plus explicite. Ainsi dans le film, on peut voir une couverture de journal qui parle d'une loi de restrictions de priorité aux noirs. En fait à cette époque avait été votée une série de lois racistes surnommées les " Blue Laws " dont la ségrégation légale a pris fin en 1963. Exemple : pour l'achat d'une maison un contrat de vente pouvait stipuler que la vente n'était pas possible pour un noir. Easy Rawlins est en réalité un témoin de cette époque tourmentée où l'optimisme n'est qu'apparence. Il s'impose comme le constat de cette société dont le melting-pot s'avère illusoire, particulièrement envers la communauté afro-américaine. Le contexte social du rêve d'après-guerre semble exclure les noir-américains. D'ailleurs l'action se déroule au même endroit que dans Boyz'N the Hood ou Menace II Society dixit le réalisateur. Carl Franklin a bien compris que le livre de Walter Mosley se nourrissait de cette force à décrire cette société éclatée, le film sera donc un portrait de l'Amérique raciste autant qu'un polar respectant scrupuleusement les diktats du genre. Les raisons de sa réussite proviennent certainement de cet équilibre entre la vérité de la rue et la fiction.
Les personnages que dépeint Carl Franklin sortent des sentiers battus de l'archétype hollywoodien, des personnages comme Mouse aussi décalé que dangereux (un vrai psychopathe), dès qu'il apparaît le film prend une poussée d'adrénaline que ne renierait pas Sam Peckinpah. L'enquête complexe prouve toutes les rigueurs du scénario et de l'histoire originale. A ce niveau, on ne peut pas être déçu tant les fausses pistes marquent le suspense tandis que la progression de par les indices est épicée par une galerie de personnages tout le temps renouvelés. Ainsi y croise t-on un politicien libidineux et pédophile, un homme de main à l'humour acerbe, Daphné Monet une femme fatale dont l'arbre généalogique est douteux.Tous évoluent dans un univers violent que Carl Franklin sublime à travers une mise en scène efficace et surtout élégante. Le film est réalisé avec une telle sincérité qu'on a l'impression que ce polar contemporain a été réalisé en 1948 car on ne trouve aucune trace d'hommage obligé ni d'utilisation excessive des clichés. La réalisation est en parfaite osmose avec les décors et costumes de l'époque. Le Diable en robe bleue c'est la garantie d'assister à un film intelligent, à un polar peu conventionnel et à un film sacrément jouissif (le second degré est présent), preuve que ce n'est pas incompatible.
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